NYC / MTL

texte : Marie-Hélène Lapierre - photo : Gophrette Power (Première parution dans La Roue Libre en juin 2013) 

 

Ahhhh New-York ! Central Park : œuf de verdure bordé d’un nid de béton, la musique, l’humour, le théâtre qui se crosscheckent dans l’arène de la culture ; les food trucks qui parfument chaque coins de rue ; les loyers qui coûtent le prix d’un bécyk chaque mois… Bref New-York : ville de tous les possibles. Dont celui de faire la traversée New-York-Montréal à vélo. Voire même en fixie pour la moitié du groupe. Le groupe c’était 1 Australien, 1 British, 2 Français… en fait 3 dont un avec l’accent Marseillais (c’est plus exotique), 5 Québécois… en fait 6 dont un avec l’accent Saskatchewanais (moins exotique, mais ça vaut plus cher au Scrabble) et un Westfalia jaune… 10 gars, 1 fille :

  1. Vincent Malo : 48 x 15, aucun frein manuel, dérapages contrôlés et rétropédalage (DCR)
  2. Josh Gieni : 48 x 15 (jour 1-2) 48 x 16 (jour 3), aucun frein manuel, DCR
  3. Cedric aka Goph : 48 x 15, aucun frein manuel, DCR
  4. Danny G. Taillon : 47 x 16, 1 frein manuel + DCR
  5. Romain Albertini : 44 x 14, aucun frein manuel, DCR
  6. Marie-Hélène Lapierre : Vélo de route
  7. David Trumph (Chalet – NYC) : Vélo de route
  8. Phil Penman (Chalet – NYC) : Vélo de route
  9. James Stevens (Chalet – NYC) : Vélo de route
  10. Martin Amiot (Ombres et Lumières) : Westfalia
  11. Philippe Bellemare (Ombres et Lumières) : Passat

Bref on était onze… Comme dans l’expression «M’a t’prendre une onzaine d’œufs frais!». Parce que c’est à peu près la quantité d’œufs qui se mangeait au déjeuner. Mais chaque chose en son temps : commençons par le commencement…

 

Sauf une fois avec That’s so Chalet

 

That’s So Chalet est un magazine de vélo New Yorkais. Les mecs du mag sont venus l’automne dernier, faire un photo reportage sur le fixed gear à Montréal. (bientôt sur vos tablettes, manquez pas ça). De cette blind date intercity est née l’idée d’une collabo. Montréal tripant sur New-York et New-York tripant sur Montréal, l’idée se présentait d’elle-même : rouler NY-MTL francos et anglos side by side! 400 miles en 4 jours, tête baissée sans jamais regarder en arrière. Sauf pour faire ses angles morts… SRSiBike et That’s So Chalet ont donc uni leurs forces pour planifier cette aventure : trajet, camping, ravitaillements, matos de réparation, voiture-balai, voiture de tournage… Parce qu’il faut préciser qu’au travers de tout ce beau monde, se trouvait l’équipe d’Ombres et Lumières qui documentait le périple en prévision du film iBike (bientôt dans vos écrans, manquez pas ça non plus). Au final, il y avait autant de participants que d’objectifs. Certains faisaient le voyage pour recueillir des infos et des images, d’autres pour voir du pays, certains pour relever un défi physique et/ou tester les limites du pignon fixe, d’autres pour renouer avec un aspect du passé et pour un certain New-Yorkais c’était l’appel de la poutine qui l’incitait à traverser les lignes. Pour ma part je voulais être celle qui avance sans questionner, sans chialer, celle dont on ne préoccupe pas parce qu’elle fait ce que font les gars. Bref, j’étais une fillette de 8 ans qui voulait jouer au ballon avec les garçons. Mais peu importent les objectifs persos, un seul objectif commun demeurait : rouler ensemble.


JOUR 1

...ou le jour le plus éprouvant

Le 30 mai Vincent, Romain, Retardataire Goph, Martin et Phil paquettent la Passat comme des champions de Jinga et prennent la route en direction des Z’États. Une crevaison lente sur la Passat et un passeport périmé plus tard, ils débarquent dans la ville convoitée. S’en suit un shooting photo portuaire dans le Red Hook à Brooklyn : quartier des premières armes d’Al Capone. Mais n’ayez crainte, les gars n’ont rien fait qui soit digne de mafiosos : ils se sont couchés tôt et se sont réveillés sans trouver de tête de cheval dans leur sac de couchage. Les Montréalais rejoignent les New-Yorkais (Phil, David, James) pour un petit déj hyper sympa au café La Colombe et hop ! Les 6 gars enfourchent leur monture pour ce qui sera, sans le savoir, la journée la plus éprouvante du périple. Les 12 jambes battent la cadence dans les rues encore désertes jusqu’au pont Washington. Dès la sortie du pont, l’évidence se pointe à l’horizon : le smog bouffe la grosse pomme et le soleil plombe comme midi sur Madrid… Y’en aura pas de facile ! Une côte n’attend pas l’autre. Ça monte sans cesse, comme le mercure d’ailleurs : température ressentie 46 degrés Celsius. Rendu là, même l’asphalte a soif ! L’ombre et l’eau sont plus convoitées que la liberté d’expression en Corée du Nord. Pit Stop : Bunburry’s Coffee Shop, Piermont — café de prédilection de Lance Armstrong — mais contrairement à l’autre, les gars poursuivent leur chemin sans aucune transfusion sanguine. C’est sous une chaleur accablante et en parcourant une topographie vallonnée que la faille du pignon fixe se fait sentir. Les descentes (clipsées aux pédales qui s’emballent), tout comme les montées, sont pénibles. Crampes et coup de chaleur ont raison de Goph et Romain qui embarquent dans la voiture-balai après plus de 80 kilomètres. S’en suivent une parade de paysages tous plus magnifiques les uns que les autres et une première crevaison de Phil. Puis la journée se termine alors qu’on se retrouve tous dans un camping à Hudson où nous sommes accueillis par un drapeau de pirate trash et un propriétaire en état d’ébriété : AMERICA ! Je dis « on » puisque c’est à ce point que 8 devient 11. Josh, Retardataire Danny et moi sommes partis en Westfalia une journée plus tard pour nous joindre au groupe. Mis à part un très lent départ et très peu de sommeil, rien à rapporter de notre côté. Ainsi, c’est sur un festin de champions (saucisses sur le feu et pizza congelée) que la journée s’est terminée. NB : Une pizza congelée sur un feu de camp, c’est non !

Total de la journée : environ 120 miles (196 km)


JOUR 2

...ou le jour le plus chill

7h00, Le réveil sonne : On se change, ferme le toit du West, rempli nos gourdes, gonfle les pneus, défait les tentes, plie bagages et hop ! On va rejoindre les gars de That’s So Chalet et d’Ombres et Lumières à leur trendy Motel. Après quelques photos, le gonflement du pneu de la Passat et quelques discussions sur l’état physique de chacun, on repart ! Premier arrêt : déjeuner chez Tanzy’s où la serveuse dit aux gars qu’ils sont trop maigres : AMERICA ! Chez nous on dit « En forme » mais bon… Une journée parfaite nous attend : moins chaude que la précédente, pas de vent, des côtes oui, mais moins éprouvantes que celles du premier jour selon les dires de ceux qui y étaient. Premier point d’eau : je fais une crevaison à mon image : lente. Pas que je sois lente dans la vie ou en vélo, mais dans ce voyage, avec les usines de testostérones qui m’accompagnent je suis forcée d’avouer qu’en montée, je suis définitivement plus lente qu’eux. Mais qu’à cela ne tienne ! Je fais tout ce que je peux pour rester le plus près possible du groupe. Il est cependant évident, et ce depuis le premier jour, que nous n’avons pas tous le même rythme, les mêmes capacités physiques et/ou les mêmes vélos. Ainsi nous progressons en petits pelotons parfois de 6, de 5, de 3 ou de 1… Mais quand tu te relaies à 1, veux, veux pas, tu te ramasses souvent en avant. Peu importe, on finit toujours par se retrouver aux nombreux points d’eau de Gatorade avec un large sourire aux lèvres et des anecdotes à se conter sur les animaux morts qu’on a croisés. La 2e journée est la plus courte et la plus « facile » du voyage. On prend le temps de regarder et de relaxer. On s’arrête dans un endroit très charmant pour dîner. Les végétariens du groupe sont contents : il y autre chose que des Cliff. On se gave d’eau de coco et de choses bio et on repart pour Bennington Vermont ! À l’arrivée, un obélisque de 300 pieds nous attend ainsi qu’une côte de 12 km à grimper pour se rendre au camping (pour ceux qui ne dorment pas au Motel). Incapables d’envisager la montée, c’est sous le regard abasourdi d’un gars affecté par certaines substances, qu’on s’accroche au Westfalia pour escalader papa Camilien-Houde. On hésitait à le faire, mais après avoir vu 25 ados assis dans une boîte de pick up qui saute une chaîne de trottoir, on s’est dit : CARPE DIEM ! Arrivés en haut c’est une dame aussi gentille que perdue qui nous assigne le plus merveilleux des sites entre deux étangs au pied des pistes de ski. Magique ! On fait un feu pour la caméra puis on se couche pour une nuit courte et humide, bercés par la douce mélodie des moustiques.

Total de la journée : environ 75 miles (120 km)


JOUR 3

...ou le jour le plus long

5h : le réveil sonne. On se grouille le cul : on a beaucoup de kilomètres devant nous… En commençant par ceux de la fameuse côte… Vous connaissez l’adage : tout ce qui monte redescend… Eh bien ici ça FUCKIN’ redescend !! 65 km/h et plus sur 12 km de pur plaisir. Du moins pour moi qui a 2 freins et qui peut arrêter de pédaler. Pour Danny et Goph qui me suivent en fixie, les pieds sur le cadre, c’est bien plus exigeant. Mais on arrive tous en bas avec un large sourire et plus un seul pli d’oreiller dans la face ! La journée s’annonce bien. Bon, le diner top trop cool est fermé, mais on trouve le Sunny Side Diner… À l’image de notre départ puisque la météo annonçait de la pluie, mais c’est plutôt Galarneau qui nous suit. La fatigue, quoique présente, s’endure beaucoup mieux au sec. Il fait beau et chaud : on prend des photos sous un pont couvert! On se croirait dans Anne la maison aux pignons verts. Tout est parfait. Jusqu’à ce qu’on perde l’équipe de tournage : les gars s’étaient arrêtés pour gonfler le pneu de la Passat… On reprend contact et hop ! C’est reparti. Le groupe tient un bon rythme. Il ne vente toujours pas, le soleil s’éloigne, mais ça fait du bien. Faut donner un break aux tatous des gars ! Puis alors que je m’engage dans une descente, j’aperçois une voiture de police garée au bas de la pente… Puis le Westfalia. J’ai le cœur qui débat : « Qui, quoi, où, comment !?! » La réponse ne tarde pas à venir quand je vois Danny la face plongée dans une serviette imbibée de sang. Tel que mentionné plus haut, descendre une côte en fixie, ce n’est pas de tout repos. Surtout quand la chaussée est irrégulière. Danny n’a jamais vu le nid de poule qui attendait sa roue au bas de la pente. Beding bedang, 911, l’ambulance arrive. Danny est escorté à l’hôpital. On s’inquiète pour sa tête qui n’était pas protégée lors de l’impact. Ne pouvant rien faire de plus, Phil, caméraman d’Ombres et Lumières, reste avec lui et on part rejoindre le reste du groupe. J’ai le cœur lourd. Je roule moins vite. J’ai la prudence qui colle ma roue arrière. Le stress me fait verser une larme, mais comme le dit si bien Mario Pelchat : « Qui peut voir des pleurs dans la pluie ? » Car oui, il se met à pleuvoir… Mais pas des p’tites gouttelettes de mauviettes! Le méga déluge du siècle !!! En plus des cordes de pluie, le vent nous pousse de tous bords tous côtés. Noé est su’l bord de venir nous chercher ! La route s’est transformée en rivière de boue. Je roule les yeux fermés pour garder mes verres de contact en contact avec mes yeux. Je compte les secondes entre les éclairs et le tonnerre pour savoir où la foudre tombe. Ça se rapproche, mais impossible d’arrêter. Martin, dans le Westfalia, prend du footage avec les gars en avant. Romain conduit (ses genoux le faisaient trop souffrir pour rouler). Dans ces conditions, les essuies glace du West sont aussi efficaces qu’un rouleau de Scott Towel dans un tsunami. L’eau rentre de partout. Mais personne n’arrête ! Ça fait des bonnes shots(je vous le dis manquez pas ça ce film-là) ! On avance sous la pluie comme si on était né avec des branchies ! Puis c’est l’accalmie. On reprend notre souffle en se disant qu’on sait maintenant ce qu’une auto ressent dans un carwash. C’est trempé de la tête aux pieds qu’on entre chez Rosie’s. On y mange bien/trop. Les évènements de la matinée nous ont vidés, mais il nous reste encore la moitié du chemin à faire… On se regarde l’air de dire : faut-tu vraiment continuer ? Ce qui au départ s’annonçait comme un défi physique, prend maintenant les tournures de défi psychologique. Les jambes vont continuer, tant et aussi longtemps que la tête va s’accrocher ! On se rhabille sans rien dire et qui ne dit mot consent ! On rembarque en selle : direction Burlington, Vermont! Mais Danny dans tout ça ? Pendant qu’on était pris dans l’orage, il attendait sagement son scan dans le noir le plus complet à l’hôpital… Mais après la pluie le beau temps… On pédale et on sèche en avançant. Puis 3e crevaison. Pour David cette fois. L’arrivée à Burlington est nébuleuse. On se cherche dans la ville, on est confus, épuisés, on veut se coucher, mais pas dans l’herbe mouillée ! Car oui il a recommencé à pleuvoir. Ceux qui campent n’en peuvent plus de se coucher et de se lever dans l’humidité. Tout comme Éric Lapointe, ils veulent un bain chaud et un lit bordé de draps blancs, mais la madame refuse tout remboursement. Résultat : on continue de camper… sauf Danny qui se mérite une chambre de Motel. Il nous est revenu sain et sauf, rien de cassé, que des points de sutures et de bonnes égratignures. Thank God ! Fais nous pu jamais ça ! S’en suit un souper pleinement mérité (même pas douchés) après lequel nous sommes tous allés rejoindre les bras de Morphée.

Total de la journée : environ 140 miles (225 km incluant la descente du matin)


JOUR 4

...jour du sacre

Réveil non officiel : 4h (ces salauds de corbeaux) Réveil officiel : 7h. On se prépare sous le regard fasciné d’un cyclotouriste adepte de champignons. On plie bagage, ou plutôt on plie l’humidité et hop ! C’est reparti pour la dernière journée ! Celle qui devait être la plus courte. Il fait beau, on déjeune dans un autre endroit plus que charmant. Le moral est bon bien que les cuisses soient endolories pour la plupart des gars en fixie, pour certains c’est les genoux qui refusent de collaborer, pour moi c’est les mains qui ne veulent plus déplier. Bref les maux varient, mais une chose est sûre, pour tout le monde : le cul dit non, mais la tête dit oui (veuillez ne pas citer cette phrase hors contexte). Il fait soleil, mais le fond de l’air est frais. On se réchauffe en grimpant puis on attend l’équipe de tournage qui gonfle le pneu. À ce moment précis, on se rend compte de deux choses — 1 : il faut changer le pneu de la Passat et 2 : il vente vraiment fort !! Mais pas du bon bord!! On repart en croyant fermement qu’un moment donné le vent va virer… Mais surtout qu’on va se relayer. Tout va bien jusqu’à la première côte. Ciao bye les manos ! Bon relais ! C’est donc Alaclair, Peter Peter Breakbot et Red Hot qui m’ont coupé le vent. Du moins celui qui sifflait dans mes oreilles. Le trajet est long et lent. Mais l’ardeur du vent n’a d’égal que la beauté des paysages. Traduction : la view est hawt, mais y vente en caltor ! Pit stop dépanneur, Bagel shack, le temps de s’informer de l’actualité. Onde de choc au sein du groupe : Michael Douglas a le cancer de la gorge ; trop de sexe oral ! Damn ! That sucks… or licks… I dunno. On a failli prier pour lui, mais finalement on a prié pour qu’il arrête de venter. Ça a pas fonctionné. C’est de peine et de misère qu’on s’est TOUS rendus sur le traversier Burlington/Plattsburg. Je dis « tous » parce que la Passat a failli ne pas suivre faute de fonds. La pause fait du bien. On s’étire, on s’allonge, on sèche. Les gars d’Ombres et Lumières font des entrevues. L’horizon est chargé d’espoir ! L’espoir d’un monde sans vent. Mais non ! De retour sur la terre ferme Éole nous caresse (lire «ponce») encore la face. Direction Canada !!! Mais pas avant une 4e crevaison. Cette fois, c’est au tour de Goph. Les lignes sont plus loin qu’on l’avait anticipé. On fait un autre arrêt. Non pas pour se magasiner des pantélons aux z’Outlets, mais pour dîner. Au y’able la dépense : on y va dépanneur style ! Sandwich au thon devant les vestiges d’un motel abandonné. C’est beau à en prendre des Motrin. On repart tous pour la frontière. Cette fois, on y arrive… avec de la job pour le douanier ! De quoi lui faire faire un burnout ! Passeports Canadien, Français, Anglais, Australien, visa, permis… « Nous on est partis jeudi… » « Puis nous vendredi. » « Nous on loue une auto demain puis on retourne à New-York. » « I’m from Australia, but I work in New-York… » «Bike shop owner, Designer, Directeur artistique, Photographe, Auteure, Caméraman/Réalisateur…» «Non nous on roulait pas, on filmait…» Puis eux ? « Ben eux ils viennent nous rejoindre pour finir le trip avec nous !!!! » Eux c’est Maxime Garant Rousseau, Mathieu Pipe Rondeau et Charlotte une copine des gars. On est content de les voir. Ils sont hot ! Ils ont fait 60 km pour venir nous trouver et prévoient en faire tout autant pour nous raccompagner. Leur visage ne raconte pas la même fatigue que le nôtre, ils sont souriants, pimpants et leur énergie nous encourage à finir l’aventure dans la joie. Mais ça l’air que du vent ça s’arrête pas à la frontière ! Il souffle de plus belle et affecte le moral des troupelotons. Charlotte embarque dans une voiture. Max et Mat continuent avec nous. On cherche notre chemin. Mathieu vient du coin. C’est lui VS le GPS. Il gagne ! On repart puis hop : 5e crevaison ! Max n’a pas les bons outils. On doit attendre le West qui s’est égaré. Il fait froid, le soleil baisse à l’horizon, on est fatigué. Les conversations sont courtes et limitées. On répond par oui ou non. Si tu veux en savoir plus, sers-toi de ton 3G. Les voitures arrivent et on laisse Max, Goph et les autos derrière. Désolée les mecs ! J’en peux plus, j’ai hâte de voir le relief du centre-ville poindre à l’horizon. À ce moment précis, je décide qu’une fois les deux pieds clipés je n’arrête plus de pédaler. Je donne tout ce qu’il me reste. Je colle toutes les roues que je croise ; ça me saoule. Je colle même la roue d’un roux. Pour la première fois du voyage, je roule enfin avec les gars voire devant parfois. C’est ce qui m’encourage à continuer. J’adore rouler avec eux. C’était ce qui me poussait à faire ce voyage. Pouvoir accoter ces mecs, dont j’admire la force, l’endurance et le dévouement, ne serait-ce qu’une fraction de seconde. C’est donc bras dessus bras dessous ou plutôt roue devant, roue derrière qu’on arrive à Candiac.

Montréal se dessine au loin. On croit y être dans moins de 20 km. Mais non, il en reste encore 35… Pas le choix, on fait un dernier Pit Stop. Le duo café-sandwich fait du bien. Tim, t’as peut-être des annonces de marde, mais t’es là quand on n’est plus capable ! Et puis on se regarde tous. Je le connais ce regard : je l’ai croisé après le déluge. Oui, il faut repartir et non, on n’embarque pas dans le camion ! Clac clac ! C’est reparti ! Direction Montréal !!! Mais ne va pas à Montréal qui veut, surtout quand le circuit Gilles Villeneuve est fermé ! On roule aussi vite qu’on s’égare. Quelques passes de cyclo-cross plus tard, on se retrouve à contre-sens sur la 15. N’essayez pas ça à la maison, nous sommes des semis professionnels. Ça ne dure pas longtemps, mais juste assez pour reconnaître que la fatigue est notre pire ennemi. L’impatience obstrue notre jugement. En cours de route, nous avons perdu Goph et Max qui parviennent heureusement à nous retrouver à St-Lambert. Les éclopés du périple (Danny qui a la face râpée et enflée et Romain qui a roulé une bonne partie de la journée malgré ses genoux) font fi de la douleur et se joignent à nous pour la fin du voyage. Un pour tous et tous pour le pont! Je vous épargne l’épisode St-Lambert aka Kaboul, car ils se résume à ceci : Beauty shot que vous ne verrez JAMAIS (même pas dans le film iBike qui s’en vient)! Puis Jacques Cartier apparaît « ALLÉLUIA !!! » immédiatement suivi de « AH PUTAIN!!! » À l’orée du pont, le dérailleur de David est déclaré kapout. Heure du décès : kekchose moins quart. Trop fatigués pour regarder nos montres. On tente de s’attendre pour rouler ensemble en direction du Normand ; notre ligne d’arrivée officielle. C’est difficile, le chant de la bière se fait entendre au loin comme la sirène call le marin. Puis on s’engage sur la rue Fabre pour vivre ce qui sera sans doute le moment le plus émouvant du voyage : amis, familles et conjoints sont tous réunis pour célébrer notre arrivée. Les serpentins, les applaudissements et les cris de joie et les câlins fusent de partout. Love is in the air! C’est tout simplement la fin parfaite à un voyage parfait !

Total de la journée : environ 100 miles (160 km alors qu’on s’attendait à 120 km)


POSTMORTEM

Le lendemain, je me suis réveillée, dans mon lit, au sec et bien reposée, mais surtout dans le silence le plus complet… Mon corps n’assimilait pas l’inertie, mes jambes s’ennuyaient de pédaler, mes yeux étaient nostalgiques des paysages bucoliques, mon cœur voulait battre au rythme des montées et surtout mes oreilles voulaient entendre les mecs déconner, entendre ce qui se disait aux pauses et repas alors que chacun se racontait dans sa langue et son accent. C’est ce que j’adore du vélo. C’est tellement plus qu’un simple moyen de transport, c’est un mode de vie. Un mode de vie qui réunit des gens de tous acabits qui ne se seraient probablement jamais rencontrés autrement. Au final, je ne pense pas me tromper en disant que nous sommes tous très heureux d’avoir tenté l’expérience. Certains le referaient en fixie alors que d’autres rêvent maintenant d’un vélo de route pour les longues distances. On a tous aussi, je crois, réussi à atteindre nos objectifs persos et/ou à en atteindre d’autres qu’on ne s’était pas fixés au départ. Mais le tout ne s’est pas fait sans heurts : on est amoché ; cou, genoux, quads, tendons, hanches, mains… Le numéro de l’ostéo se transmet plus vite qu’une ITS à Woodstock en Beauce. Tout comme le numéro du garagiste d’ailleurs puisque l’alternateur de la Passat a sauté au lendemain de notre arrivée. Mais rien de tout cela n’a d’importance : on repartirait tous demain matin. En faisant certaines choses différemment oui, mais avec ces mêmes gens : pour ma part, c’est n’importe quand ! Puisqu’à mon avis, que la plus belle chose qu’on ait réussie c’est de rouler ensemble. Souvent séparés certes, mais toujours ensemble. Bien sûr la fatigue affaiblissait parfois les maillons de la chaîne, mais jamais ils n’ont cassé, car 11 est un nombre entier, qui n’est divisible que par 1 et lui-même…